Le
zéro dans tous ses états
-0-
- Celui ou celle qui n'a pas eu un 0 bien rond en classe,
qui n'a pas eu le moral en dessous de 0, qui n'a pas
été traité un jour ou l'autre de 0, qui n'a pas connu
une température en dessous de 0... ne mérite pas qu'on lui
explique en 8 points la puissance et les charmes de ce chiffre
mystérieux et drôle.
-1-
- Depuis
que les hommes existent, ils comptent, mais il a fallu attendre
plusieurs milliers d'années pour qu'une main puisse
écrire 0, noir sur blanc, pour simplement notifier la pure absence
d'une chose, pour dire qu'à la place de cette chose
il n'y a rien, et que ce rien s'appellera bien 'zéro'.
Avant l'invention de ce chiffre magique, on comptait à partir
de un.
-2-
- Le
0 est né en Inde quelques cinq siècles avant notre ère, bien après
le 1, mais bien avant l'infini dont la définition a été
inventé par Georg Cantor au XIXe siècle. Le un, le zéro, l'infini,
tel est le triptyque sur lequel repose l'empire des nombres.
Le 0 est proche de l'infini, à une différence près qu'il
n'y a qu'une façon d'être nul, mais une infinité
de possibilités d'être infini.
-3-
- Pour
parvenir à expliquer le 0 mathématique nous devons nous référer
obligatoirement au chiffre 1. Pour que le 0 devienne le premier
chiffre des nombres, trois étapes ont été nécessaires. La première
conçoit le 0 non comme un chiffre à part entière mais comme un
simple signe de marquage. Placé à la suite d'un nombre quelconque,
il le multiplie seulement. Le nombre 143 suivi du signe 0 produit
donc 1430. La deuxième étape correspond au 0 conçu comme chiffre,
autrement dit, le 0 est un chiffre représentant seulement l'absence
d'unité. Le 0, précédemment conçu comme signe, devient ainsi
un chiffre comme les autres représentant la dixième unité, de
1 nous arrivons à 10. La troisième et dernière étape voit enfin
l'arrivée du 0 comme nombre. Il a acquis, comme le 1, le
2 ou le 3 et les six autres, une identité propre. Il représente
le nombre nul par excellence.
-4-
- Le
0 de l'état de signe est donc passé à celui de chiffre,
pour enfin acquérir le statut de nombre. Un nouveau nombre demande
une définition, et le 0 sera le nombre nul défini comme le résultat
de la soustraction d'un entier quelconque d'avec lui-même,
autrement dit : 1 - 1 = 0.
-5-
- Ainsi,
le 0 peut enfin entrer dans le grand jeu du calcul. Dans l'addition,
il est impuissant, car n + 0 = n. Par contre, il est tout puissant
dans la multiplication, car n x 0 = 0. Quant à la division, c'est
l'interdit suprême, car on ne divise jamais par 0. Cependant,
ce chiffre peut, comme les autres, être élevé à la puissance :
0 1 = 0, 0 2 = 0, mais 0 0 =1.
-6-
- L'humoriste
américain Groucho Marx avoue être parti de zéro et être arrivé
à Rien. Il faut voir, dans cette boutade, un encouragement à vivre.
Contrairement à l'idée généralement répandue, le 0, ce n'est
pas Rien mais presque tout, et d'abord un commencement.
Ne dit-on pas communément : « mettre le compteur à zéro », « recommencer
le calendrier de nos jours à zéro » (comme l'avènement du
Christ le fit). Nous recommençons chaque matin à zéro. Il est
le premier chiffre de la série infini des chiffres, le premier
qui nous permet justement de recommencer à zéro quand nous n'en
pouvons plus de compter à l'infini.
-7-
- Nos
vies sont envahies par les nombres, le nombre des naissances et
ceux des morts, le nombre toujours croissant des habitants de
la planète, le nombre plus ou moins important de chômeurs. Le
nombre voit chaque jour son champ d'application s'accroître,
quand chaque jour nos vies diminuent. L'inflation numérique
est un signe d'appauvrissement de notre univers, alors que
le 0 comme nombre premier et unique est pure comme un nouveau-né.
-8-
- Un
personnage d'un roman de Robert Walser (1)
se voit traité par son professeur de « charmant petit zéro ».
Loin de s'en offusquer, cet écolier prend son maître au mot. Il
retourne cette insulte pour en faire le plus beau des compliments.
'Etre un zéro' pour ce jeune homme est une invitation à la rêverie
continue. Le 0, c'est l'infini à portée de la main, pour celui
qui contemple simplement le monde.
(1)
Ecrivain suisse mort en 1956 après avoir sombrer dans la mélancolie