REFERENCES
GÉRARD DE NERVAL, «Voyage en orient», Folio/Gallimard
PIERRE PETITFILS, «Nerval» (biographie), Julliard
JEAN-CLAUDE BERCHET, «Le voyage en Orient» (anthologie des voyageurs
français dans le Levant au XIXe siècle), Bouquins/Laffont
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QUI?
Gérard
de Nerval, de son vrai nom Gérard Labrunie, poète français.
QUOI?
Auteur
d'un recueil de poèmes (Les Chimères ), des Filles du feu (recueil
de courts romans), et d'un Voyage en orient.
QUAND?
Né
en 1808 à Paris; retrouvé pendu en 1855 à une grille de la rue
de la Vieille-Lanterne, près du Châtelet, à Paris.
OÙ?
En 1843,
Nerval visite l'Egypte, le Liban et la Turquie. Ses plus longs
séjours ont pour cadre Le Caire et ses environs, et Constantinople
(Istamboul). Le Voyage en Orient ne sera publié qu'en 1851.
POURQUOI?
Nerval
entreprend ce périple en Orient, sa patrie de coeur, pour
sortir de l'état de prostration où l'avait jeté sa première crise
de démence.
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Gérard
de Nerval,
le voyageur en Orient |
En 1842, le poète Nerval est
un homme à bout de forces et de raison. Les 30 000 francs d' héritage
de son grand-père? Engloutis dans l'aventure d'un journal de critique
théâtrale, Le Monde dramatique . Nerval manoeuvre pour obtenir
des missions auprès des ministères, multiplie les articles pour
les journaux. Poussé par la necessité de rembourser des traites,
il travaille comme un galérien.
C'est dans ce contexte de grande fatigue que l'atteint sa première
crise de folie. A des amis, il affirme être le fils du roi Joseph,
frère de Napoléon Ier... ou un descendant de l'empereur romain
Nerva! Les yeux fixés sur une étoile, il se déshabille en pleine
rue. On l'aurait vu promenant un homard vivant au bout d'un ruban
bleu, dans les jardins du Palais-Royal. La nouvelle court, à Paris
et dans les chancelleries européennes: Gérard est fou. Sa lucidité
revient, mais sa réputation est ruinée. Il doit partir, «sortir
de là par une grande entreprise qui effaçât le souvenir de tout
cela et me donnât aux gens une physionomie nouvelle».
L'Orient, bien sûr. Pour Nerval, mystique dans l'âme, passionné
par les rites initiatiques des anciens Egyptiens, avide de se
bâtir une religion qui serait la synthèse de toutes les religions,
l'Orient, berceau de la chrétienté et de l'islam, est «la terre
maternelle». Le poète fait la connaissance de Joseph de Fonfride,
un passionné d'égyptologie (Champollion vient de publier ses découvertes
sur les hiéroglyphes) qui accepte de financer la plus grande part
du voyage. Ils partent ensemble fin décembre 1842 (voir cartes).
A la différence de ses deux grands devanciers, les écrivains Chateaubriand
et Lamartine, qui voyageaient comme des grands seigneurs et qu'intéressaient
surtout les monuments et les souvenirs du passé, Nerval flâne
comme un bohême et tente de se fondre dans le paysage: il apprend
l'arabe, endosse le vêtement du pays, adopte sa cuisine... Il
s'attache à l'Egypte vivante, se prend d'amitié pour le peuple
égyptien, «trop méprisé par les Européens (...), plus rêveur qu'actif
(...) mais foncièrement bon». En même temps, il emprunte parfois
des pages entières à des ethnographes et voit les choses à travers
le souvenir de ses lectures. Ainsi, il décrit avec un grand luxe
de détails un cortège de mariage qu'il a seulement vu passer dans
les rues du Caire. Attention donc: le Voyage en Orient est un
livre de poète, il n'a pas la valeur d'une description scientifique.
Mais reprenons au commencement.
Après des escales à Malte et en Grèce, Nerval et Fonfride débarquent
à Alexandrie le 1er janvier 1843. Première déception: des splendeurs
du passé (les constructions des Ptolémées, le Musée-Bibliothèque,
le Phare...), il ne reste que la colonne de Pompée et les bains
de Cléopâtre. Les deux Français recrutent Abdallah, un «drogman»
(guide-interprète), et gagnent Le Caire au terme d'un voyage de
cinq jours en cange (sorte de large barque).
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Le
Caire
La cité, immense, est formée de
53 quartiers groupant des ethnies ou des religions différentes: grecque,
turque, juive, arménienne, maltaise... Nos voyageurs découvrent un
monde plein de joie, de couleurs, de bruits, très loin de la morosité
bourgeoise de la France du roi Louis-Philippe.
Sitôt installés dans une maison du quartier copte, ils reçoivent la
visite du cheikh, le chef du quartier, qui les informe de la règle:
tous les étrangers résidant au Caire doivent (sauf s'ils sont à l'hôtel)
prendre une femme ou décamper. Abdallah emmène les deux Français au
marché aux esclaves; Fonfride y choisit une Javanaise de 18 ans, Zeynab,
enlevée par des pirates et qui avait appartenu à un cheikh de La Mecque.
Nos voyageurs sont contents: non seulement ils ont fait une bonne
action, puisqu'ils ont l'intention de lui rendre plus tard sa liberté,
mais ils vont faire l'économie d'un domestique.
Illusion vite dissipée. Zeynab, se considérant comme une dame, refuse
de travailler et exige d'être servie comme une femme du harem. Du
coup, Nerval et Fonfride doivent engager deux cuisiniers et un barbarin
(homme à tout faire), et se retrouvent à la tête d'une petite communauté!
Ces soucis domestiques n'empêchent pas les deux hommes de visiter
Le Caire à dos d'âne. Ils flânent sur le Mousky, la grande artère
envahie de chanteurs, lutteurs, jongleurs, avaleurs de sabres, dresseurs
de singes, charmeurs de serpents... Dans un café, ils découvrent les
«péris», danseurs fardés et travestis. Mais le plus beau est à venir:
l'arrivée des «hadjis» (pèlerins de la Mecque). Nerval s'achète une
culotte bouffante, un gilet orné de broderies, et un «tarbouch» pour
se couvrir la tête. Ainsi déguisé en Syrien de Seyda ou de Tripoli,
il voit venir l'immense caravane encadrée de bédouins armés. Orchestres,
danses, contorsions, cris aigus, un ouragan de folie. Quand paraît
l'arche sacrée contenant la robe en drap d'or de Mahomet, c'est du
délire: des derviches se transpercent les joues, avalent des serpents
vivants, des braises rouges, d'autres se jettent sous les sabots des
chevaux...
Malgré ses séductions, Le Caire laisse à Nerval l'impression d'une
ville vaincue par le monde moderne: «Encore quelques mois et des rues
européennes auront coupé à angles droits la vieille ville poudreuse
et muette.» Incurable nostalgie d'un poète qui superpose sans cesse
une ville imaginaire, fantasmée, à la ville réelle. Et qui pour cela
est forcément toujours déçu.
Beyrouth
et l'arrière pays
La
ville, à cette époque sous administration turque, a «la physionomie
d'une ville arabe de l'époque des croisades». Peu de curiosités.
Pourquoi ne pas explorer l'intérieur du pays? Oui, mais il faut
d'abord se débarrasser de l'encombrante Zeynab. Nerval ne se voit
pas continuer avec elle, encore moins la ramener en Europe: «Me
voyez-vous entrer dans un salon avec une beauté qu'on pourrait suspecter
de goûts anthropophages?» Finalement, il parvient à la confier à
la directrice d'une école française de Beyrouth. Après avoir payé
pour l'acheter, il doit payer pour s'en défaire!
Dans cette partie du Voyage en Orient intitulée «Druzes et Maronites»,
les premiers (musulmans) intéressent Nerval davantage que les seconds
(chrétiens). La religion druze passionne l'écrivain parce qu'elle
est «un syncrétisme [une synthèse] de toutes les religions et toutes
le philosophies antérieures».
Pour les druzes, Jésus est un faux messie, qui s'est dévoué pour
cacher le véritable, nommé Hamza. Ce dernier est apparu vers l'an
1000 et s'est incarné dans la personne du commandeur des croyants,
le calife d'Egypte et de Syrie. Dans la doctrine druze, l'enfer
et le paradis n'existent pas plus que le péché originel. «La récompense
et l'expiation ont lieu sur la terre par retour des âmes dans d'autres
corps. La beauté, la richesse, la puissance sont données aux élus;
les infidèles sont les esclaves, les malades, les souffrants.» De
telles idées ne pouvaient que séduire Nerval, qui croyait depuis
plusieurs années en la réincarnation et vivait en intime relation
avec ses chers disparus et les personnages de ses rêves.
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Constantinople
D'entrée, Nerval est séduit:
la ville ressemble «au rêve des Mille et une nuits». Envoûtante.
Cruelle aussi. Un jour, se promenant dans un marché, il voit avec
horreur le corps d'un homme décapité, la tête entre les jambes écartées.
C'est un Arménien qu'on avait surpris avec une femme turque. Pour
échapper à la mort, il s'était converti à l'islam, puis était redevenu
chrétien en cachette. Mais les Turcs ne badinaient pas avec la religion.
Et, comme partout ailleurs en Orient, l'hostilité envers les chrétiens
était très forte.

Vue d'Istanbul
sur un billet d'entrée pour touristes
En compagnie de Camille Rogier,
un ami peintre très bon connaisseur de la ville, Nerval peut voir
ce qui se dissimule aux touristes. En particulier le sérail d'été
du sultan de Scutari, où «derrière leurs loges grillées, les femmes
participent sans être vues aux divertissements du sultan», et le
couvent des derviches hurleurs (des «communistes musulmans», puisque
«derviches» veut dire «pauvres»...). Enfin, déguisé en Persan avec
son «machlah» (pelisse) en poil de chameau et son bonnet pointu,
il assiste aux nuits du Ramazan (Ramadan) — qui donnent son
titre à la dernière partie duVoyage .
C'est en bonne forme physique et momentanément guéri de ses fantasmes
délirants que Nerval revient en France, à la fin de 1843. Mais ses
illusions n'ont pas résisté au choc de la réalité. «L'Orient n'approche
pas de ce rêve éveillé que j'en avais fait, écrit-il à un ami sur
le chemin du retour. J'en ai assez de courir après la poésie; je
crois qu'elle est à votre porte, et peut-être dans votre lit».
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