QUOI
?
Le mot
divan désigne aujourd'hui un " long siège sans dossier ni bras
", pour s'asseoir ou pour s'allonger, mais il a connu bien des
sens différents depuis douze siècles.
QUI
?
Tout
le monde peut installer un divan chez soi, mais les psychanalystes
en font un usage particulier.
QUAND
?
Le mot
arabe " diwan " apparaît au VIIIe siècle. Il devient diouan en
turc au XIVe siècle. Le divan est popularisé en France au XIXe
siècle, alors qu'il meuble les salons arabes et turcs depuis longtemps.
OÙ
?
On trouve
des divans dans les salons, les antichambres, les boudoirs, les
cafés et dans les cabinets de psychanalystes.
Divan,
un monde de sens
On peut faire bien des choses
avec un divan, suivant la manière dont on en use. Assis dessus,
on gouverne le monde, comme l'ont fait les sultans ottomans. Couché,
on explore son monde intérieur, chez le psychanalyste. Vautré
sur un divan dans un café, on refait le monde en discutant avec
des amis. Mais le divan, c'est aussi le monde poétique des écrivains
turcs et arabes classiques.
Le mot divan désigne maintenant
en français un objet précis : suivant la sèche définition du dictionnaire,
il s'agit d'un " long siège sans bras ni dossier, généralement
garni de coussins, placé contre un mur et pouvant servir de lit
". Mais le terme divan a connu bien d'autres sens depuis douze
siècles.
À l'origine, après l'avènement
de l'islam au VIIe siècle, le " diwan-al-djound " (bureau de l'armée)
désigne la pièce et le registre où sont enregistrées les tribus
qui participent aux conquêtes arabes. L'empire s'étendant, on
crée un diwan-al-kharadj (bureau foncier) pour gérer les nouvelles
richesses, ainsi que d'autres diwan qui vont constituer toute
une administration : chancellerie, trésor, postes et le service
des douanes, un autre dérivé du mot.
Comme tous les pays musulmans,
l'Empire Ottoman reprend cette administration structurée en diwan,
qui devient " diouan " en turc. Le sens du mot s'élargit encore
: diouan désigne alors le conseil du Sultan. Voltaire écrivit
ainsi : " Le Sultan, indigné, fit assembler un divan extraordinaire
et y parla lui-même ". L'Empire Ottoman était la première puissance
militaire en Europe et au Moyen-Orient au XVIe siècle, si bien
que le divan était un peu le centre du monde méditerranéen.
Par analogie, le sens de diouan
s'étend à la salle du conseil. Dans les intérieurs des maisons,
suivant l'exemple impérial, on aménage des diouan, des salles
de réception entourées de banquettes garnies de coussins.
C'est au XIXe siècle que l'Europe
occidentale découvre le diouan qui devient divan en français,
grâce à la mode orientaliste qui fait fureur. Divan désigne aussi
bien le meuble, dont les armées napoléoniennes de retour d'Egypte
ont ramené de belles pièces, que les cafés à l'orientale. En voici
une description savoureuse donnée par Charles-Paul de Kock : "
Le divan est l'estaminet des lions, des dandys, des gants-jaunes
de Paris, c'est un café où l'on ne fume que le cigare et la cigarette
; la pipe n'y est point tolérée. Les divans, placés tout autour
de la salle, permettent aux habitués de s'étendre à la turque
". Il y a encore à Paris aujourd'hui une salle de spectacle réputée
qui s'appelle le Divan du monde.
De nos jours, divan ne désigne
plus que le meuble, souvent associé à la psychanalyse. Car depuis
Freud, les patients s'allongent sur un divan pour parler. De là
est née l'expression " sur le divan ", qu'on retrouve fréquemment
dans la presse ou dans les titres de livres. Par exemple, " Les
entreprises sur le divan ", " Les hommes politiques sur le divan
", etc., ce qui signifie qu'on va tout vous dire sur le sujet.
Tout et parfois n'importe quoi, les excès de la psychanalyse sauvage
conduisant à des livres tels que " Les dinosaures sur le divan,
psychanalyse de Jurassic Park ".
Mais voici le meilleur pour
la fin : le sens le plus noble du mot divan, qui désigne une école
poétique. Les poètes classiques de la cour ottomane du XIVe au
XVIIIe siècle furent appelés les poètes du Divan, car ils étaient
reconnus et appréciés par la cour. Il s'agit" d'une littérature
fastueuse, à la langue et l'esthétique élaborées suivant des règles
précises ". Dans son " Anthologie de la poésie classique turque
", Nîmet Arzik distingue le poète Fuzuli, qui vécut à l'époque
de Soliman le Magnifique, dont voici un extrait du poème " Ô Cyprès
" :
" Ô cyprès ondulant, pour toi tous
mes soupirs,
Ô bourgeon radieux, pour toi tous mes sanglots.
Ô frange parfumée, source de ma folie,
Toison entremêlée, source de ma misère. "
(…)
David
ESNAULT