Portrait
Lycée Moulay Youssef, Rabat COURRIEL INTERNATIONAL n°16


Si Hamid est un bouquiniste pas comme les autres. Tout d'abord, sa boutique est très différente de celle des bouquinistes voisins. Déjà, on remarque l'absence de photos ou de portraits mis en vente. Lumière, propreté, et organisation lui donnent des airs chaleureux et accueillants. On dit toujours que chaque endroit est à l'image de son propriétaire. Le choix des livres sélectionnés et rangés sur les étagères, mis à part le comptoir qui est sens dessus dessous, témoignent d'un goût irréprochable.

Ce monsieur, dont quelques cheveux gris naissants soulignent la sagesse et l'expérience, a un sourire qui ne s'efface presque jamais. Pourtant il a connu des jours malheureux, surtout enfant. Il est né dans une famille pauvre près de Taroudant, au sud du Maroc. «Bien que mon grand-père fût un âlem (savant religieux), nous n'étions pas riches», raconte-t-il . «Mon père était un homme dur, très sévère ». Mais il voulait que le petit Hamid fasse des études, aussi l'envoya-t-il, dès l'âge de deux ans, à Rabat, chez son oncle qui était «diablement riche», pour «la noble cause : étudier».

Malgré le gouffre qui le séparait de ses 6 frères et soeurs, il a réussi pendant ses courtes visites à nouer un lien indestructible avec la campagne. La nature l'ensorcelle par sa beauté et sa générosité. C'est de là qu'il tient sa sensibilité. « J'aime la campagne, sa pureté et la sérénité qui y règne. On y goûte à chaque instant du jour. Tandis qu'ici tout est superficiel ».

L'inexpérience, certainement, l'a conduit à arrêter ses études en primaire. A 14 ans, motivé par la mort de son père et le besoin de se réaliser, de compter sur soi-même, il décida de travailler. Sa vie professionnelle reflète parfaitement l'époque ou il vivait : après l'indépendance il fallait tout reconstruire, rénover et développer. Le devoir et la priorité incita cette génération à être matérialiste puis moraliste.
C'est pourquoi il a travaillé en premier lieu comme maçon. On a tenté de lui voler sa toute première solde. Mais il l'a échappé belle. «Ma joie était telle que, de la vitre du véhicule qui m'a miraculeusement sauvé, j'ai salué ces bandits. C'est ainsi que la valeur de l'argent a décuplé à mes yeux».

Puis le destin l'a reconduit à Rabat pour y travailler chez un bouquiniste. Les revenus de ce dernier étaient tellement tentants qu'il décida d'avoir son propre commerce. Grâce à sa détermination implacable et sa patience acquise durant son enfance, il réalisa son rêve en 1984. Dès lors, la boutique située au marché des puces à Rabat devint son gagne-pain. Dès les premiers jours, il a su capter l'attention et attirer beaucoup de clients. L'intelligence qui pétille dans son regard et la facilité avec laquelle il aborde les gens n'y sont pas étrangers.

Marié depuis quelques années seulement, Si Hamid a une petite fille. Bien qu'elle ne soit pas encore en âge de lire, il compte bien la faire profiter de ses richesses livresques, tout comme il le fait pour les autres, enfants ou adultes. «J'estime que le livre joue un rôle capital dans la vie. Malheureusement les gens oublient la lecture. Ils sont attirés par cette vague de jeux vidéo qui ne leur procurent que des joies superficielles. Rares sont ceux qui incitent leurs enfants à lire. Seuls les amoureux du livre le font».

Si Hamid n'aime lire que les oeuvres marocaines, Taher Ben Jelloun par exemple. « Je regrette d'avoir vendu un livre que je chérissais beaucoup, dit-il. C'était un livre de proverbes populaires, qui datent de l'époque de nos arrières grands-pères ».