 |
"Aïe,
ma jambe!" crie une fille qui a glissé en sautant d'une barque.
Elle a failli se casser la cheville. Furieux, son ami se met
à insulter le passeur au bord du fleuve Bou Regreg entre Rabat
et Salé. Les amis de ce dernier réussissent à calmer le jeune
homme, sans pour cela éviter qu'il lance des gros mots.
En fait un incident pareil ne se produit pas souvent
à "Blacette El Flayeb" (la place des barques), où règne un calme
inattendu du fait de son emplacement entre deux villes plus
bruyantes l'une que l'autre. L'odeur de la mer, les mouettes
et les barques bleues étalées sous le regard de la tour Hassan
forment un tableau éblouissant, reliant Rabat et Salé.
Vers sept heures du matin, les passeurs préparent leur
barque. Une heure plus tard, les premiers passagers arrivent
et le tour de rôle commence. Afin de bien organiser le travail,
ils se sont fixé des règles : six personnes par barque et un
Dirhams par personne. "Toute violation de ces règles est punie
par une suspension d'un jour", affirme Khalid, un passeur de
30 ans au visage très bronzé.
Les barques portent des matricules et des noms parfois poétiques.
Celle de Khalid s'appelle "Islam"; Celle de son père "Kamar" (la
lune) alors que d'autres ont choisi des noms de femmes comme "Hind"
ou "Etidal"...
|
 |
Tous
les passeurs portent des bonnets de toutes les couleurs. "On passe
des heures et des heures sous le soleil : on
risque d'attraper une maladie", explique Khalid, le regard ambitieux
sans son chapeau de paille. Tous, ils forment une famille, dirigée
par l'"Amine", une sorte de "contrôleur financier" qui se distingue
des autres par sa cravate marron qu'il affiche soigneusement avec
ses lunettes de soleil et sa casquette bleue. Les passeurs sont
regroupés en association, appelée "Jamïat El Flaylsia" (Association
des passeurs), constituée de cinquante adhérents. Chaque membre
de cette famille doit prendre soin de sa barque, la peindre toutes
les "meria" (quinzaines) en bleu et blanc, et s'assurer de son
état.
D'autre part, les passagers aussi différents les uns que
les autres, grands, petits, femmes, hommes, familles... préfèrent
ce moyen pour échapper au bruit de la ville et casser le rythme
de la vie. "Je prends la barque de temps en temps pour changer
d'air, raconte un fonctionnaire, même si j'ai une voiture".
Avant le départ de la barque, le passeur se charge de placer les
passagers de manière à maintenir l'équilibre. La beauté naturelle
et un silence lourd accompagnent la lenteur de mouvement tout
au long du passage.
"Au coucher du soleil, confie Khalid, on met nos barques
au milieu de l'Oued tout en en laissant une au bord de l'eau,
pour notre propre passage". Il ajoute en riant : "Cet endroit
au milieu du fleuve, on l'appelle le garage!".
|