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"Oh,
mon dieu, ma jambe est écrasée!", hurle une jeune fille bien habillée
avec des lunettes et de grosses chaussures à la mode, à "la place
des barques" tout près de Bab el Marsa de Rabat. Elle a failli
se casser la jambe en descendant de la barque après avoir glissé
sur les escaliers qui sont en mauvais état. La pauvre a eu le
trac et s'est mise à pleurer tandis que son ami, énervé, insulte
le passeur et lui reproche son inattention et sa maladresse. Mais
rien de grave n'est arrivé à la jeune fille.
Cet accident-aussi bref soit-il-a interrompu le calme qui
règne et a regroupé une petite foule. Mais une fois la scène finie,
tout revient à sa place : les mouettes qui se déplacent d'une
rive à l'autre, les barques qui flottent sur l'eau entre les villes
de Salé et Rabat. Tout ceci se déroule dans un silence pesant
que coupe de temps en temps le son des klaxons des voitures qui
s'entend derrière la jetée et sur le port.
"J'ai hérité du métier de mon père", affirme Abdallah Nouini,
passeur de 65 ans, propriétaire de la barque nommée "Wajda". Il
arbore un visage doré par le soleil, une veste rouge et une "targuia"
(sorte de bonnet brodé blanc). "Cela fait maintenant 40 ans que
j'exerce ce métier très fatiguant et dangereux, explique-t-il.
On y risque sa santé, voire sa vie. On en a vu ici de toutes les
couleurs, mais "Hamde lilah", j'ai pu m'intégrer dans ce domaine
et me faire des amis. Ici, tout se passe dans l'ordre, chacun
a son tour. De plus on n'a pas le droit de charger plus de six
personnes,
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sinon
on est puni par le censeur. Cette punition consiste à être suspendu
pendant une journée. Si une fois on refuse ce jugement, on peut
subir la "falaka", un passage à tabac. Grâce à ce petit boulot,
on arrive à toucher 50 dirhams par jour, mais on est toujours
dérangé par ceux qui louent des barques et viennent voler les
places".
Parmi les rares jeunes, Khalid Belkhouja, dont les marques
du soleil brûlant sont imprimées sur son visage et qui porte un
chapeau semblable à celui de Tom Sayer, affirme : "Je suis un
bachelier et j'ai été obligé d'exercer ce métier puisque mon père
est tombé malade. C'est vrai que c'est pénible et que ça demande
beaucoup d'efforts, mais c'est le seul moyen de gagner sa vie."
D'abord il lui faut à chaque quinzaine peindre sa barque;
ensuite il est obligé de déjeuner dans sa barque chaque jour.
Aussi ajoute-t-il : "On n'est pas à l'abri des agresseurs qui
viennent régulièrement en voulant traverser sans payer et d'ailleurs
j'ai été plusieurs fois témoin de beaucoup d'agressions dont les
filles sont souvent les victimes. Mais ce qui nous donne de l'espoir
et nous incite à continuer notre travail, c'est que notre association,
qui rassemble 50 passeurs, essaye de réaliser quelques projets
dont l'intérêt est de réparer, d'entretenir nos barques et d'en
construire d'autres spécialement pour les touristes."
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