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Séminaire d'écriture journalistique, Istanbul COURRIEL INTERNATIONAL n°21



17h10. Soleil dans le jardin du centre culturel fréquenté par quelques élèves qui se rendent au festival du court-métrage d'Istanbul. Nous passons la porte vitrée de la salle d'exposition où des gens se téléphonent sur des portables. Une rumeur s'élève du "café Flore" situé à l'étage inférieur. Donnant sur la cafétéria, la cabine de projection où nous nous rendons. Sur la porte: "entrée interdite". Nous entrons. L'espace restreint et sombre est occupé par deux immenses machines. A gauche de la porte, il y a une étagère. Dessus, des bobines, des clefs, un portable, le programme des films, des dossiers, un calendrier, un bloc-notes, un verre de café à moitié vide... A droite de la machine, une horloge qui indique 17h15.

La lumière qui envahit la cafétéria contraste avec la semi-obscurité de la cabine uniquement éclairée par trois spots. Dans le café, des gens sont attablés et discutent tranquillement. L'espace est vaste et aéré et ses murs jaunes décuplent la lumière.

Dans la cabine, un homme s'active. Pull gris, jean noir, cheveux grisonnants, Alex, 54 ans, embobine, débobine, rembobine: "j'ai pas le temps", s'excuse-t-il. Le premier court-métrage est terminé, il lui faut changer de pellicule. Il s'affaire sur sa Victoria 9 Milano-Italie, 35 mm. "C'est un appareil magnifique! Malheureusement en France, il n'y a que des 16 mm. Moi je préfère le 35, c'est plus facile pour les montages et démontages". Pendant qu'il parle, Alex, par une savante manipulation, installe un nouveau film. Sur la machine, deux grandes bobines: celle du haut est pleine, celle du bas est vide. Il baisse les lumières de la salle, déclenche le mécanisme. Le son se met à résonner dans la cabine et se confond avec celui du moteur, tandis que la bobine du haut se déroule et que celle du bas s'enroule. Sur l'écran, la lumière de l'appareil projette à travers la longue fenêtre rectangulaire qui sépare la cabine de la salle le nom du prochain court-métrage; "El Complido".

Alex nous dit qu'il doit faire attention au réglage de l'objectif. Il met ses lunettes, fixe l'écran, touche quelques boutons, comtemple, puis revient vers nous satisfait. A tout instant, il est sollicité par des gens qui lui posent des questions sur les films, leur origine, leur sous-titrage, lui demande s'il n'a pas vu telle ou telle personne... Alex répond toujours.

"Dans combien de temps finit le film?" Un coup d'oeil rapide sur la bobine: "7 minutes". Et d'ajouter: "10 minutes peut-être, mais ça - il nous indique avec évidence quelque chose que nous ne distinguons pas dans le déroulement de la bande - c'est le générique!"

Puis, soudain, il nous interroge passionné: "Vous connaissez la machine à charbon?" Il nous explique alors à l'aide d'un croquis griffonné à la hâte le fonctionnement de cet objet cinématographique qui n'existe plus depuis 20 ans. Le noeud du problème se situerait dans l'antenne: "le charbon, ça ne durait qu'une heure et ça nécessitait une attention constante; les nouvelles lampes, elles, durent 2000 heures". Quand on lui demande s'il a le temps de regarder ce qu'il projette, il répond d'un mouvement de tête signifiant: "pas le temps!".

Fondu noir, générique. Alex allume la salle "pour que les gens puissent lire leur programme". Dans la lumière, il laisse filer le générique. Puis il prépare une nouvelle bobine: un court-métrage français, "très bien", nous déclare-t-il. Mêmes gestes, même précision. "Ici, c'est pour le son; ici, pour l'optique; là pour que ça ne casse pas!" Il exécute 80 projections par jour. Le festival dure une semaine. Tout tourne sans cesse : les films, le temps. Alex est projectionniste depuis 40 ans.