| Au
regard toujours un peu vide du Dr Khalil, on comprend aisément
qu’il saisit difficilement ce qui rend Klaus si enthousiaste.
Notre ami allemand doit s’en rendre compte et se met à
son tour à résumer toute l’affaire.
- “Voilà: des
personnes encore non identifiées sont venues ici à
plusieurs reprises manger dans cette salle de banquet funéraire
des catacombes. Quel meilleur endroit, la nuit, pour être
à l’abri des regards indiscrets? La zone archéologique
est en effet désertée à 5 heures du soir.
Leur repas semble avoir suivi les règles antiques et c’est
dans la vaisselle d’époque hellénistique qu’ils
ont mangé. Curieux, n’est-ce pas? Moins curieux cependant
si on remplace ces gens non identifiés par la secte des
Alexandre!”
- “Vous ne croyez pas
que vous allez un peu vite en besogne?”, interrompt le Dr
Khalil. Klaus paraît fâché que l’on mette
en doute son génie déductif.
- “Enfin, faut-il donc
tout vous dire? Les Alexandre, sans aucun doute des descendants
du grand conquérant ou des Ptolémée, découvrent
avec horreur que vous, professeur Khalil, vous avez enfin obtenu
les autorisations de fouiller sous la mosquée Nabi-Daniel
où est caché le tombeau d’Alexandre. Ils font
tout pour vous empêcher de commencer les travaux: brûlent
votre bibliothèque, vous menacent plusieurs fois de mort,
menacent enfin de tout ensanglanter dans les sous-sols de Nabi-Daniel.
Vos ouvriers avaient trouvé la fameuse porte de bronze
- dont le vieil employé d’ici parlait comme d’une
porte “en or pur” -, il leur fallait agir vite. Sans
doute ont-ils, eux qui respectent tant les traditions antiques,
réuni toute la secte pour prendre leur décision
dans ces catacombes. Le lendemain, nous avons trouvé avec
Omar les premiers restes de leur repas. Puis ils ont enlevé
le sarcophage d’Alexandre juste avant que vos ouvriers ne
le découvrent et l’ont enfoui à nouveau après
un banquet funéraire comme l’exige la coutume. En
voici les restes. Mon raisonnement satisfait-il ces messieurs?”
Le Dr Khalil a ôté
ses grosses lunettes couvertes de buée qu’il essuie
consciencieusement, histoire de se donner le temps de la réflexion.
- “Mais ce que vous dites là est tout bonnement...
incroyable!”
- “Incroyable, mais vrai à tous les coups”,
répond Klaus. “Et mieux que ça, je pense que
nous sommes actuellement tout près du sarcophage du grand
homme. Quel plus bel et plus traditionnel endroit que ces catacombes?
Aidez-moi à sonder les murs”.
Et sans prendre le temps de pousser plus loin la discussion, nous
descendons dans le plus beau tombeau, taillé dans la roche,
tout au fond du monument.
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Je
revois toujours cette tombe de l’époque romaine,
gravée à dix mètres sous terre au fond des
catacombes, avec la même émotion. Quel superbe ensemble!
Entre deux colonnes aux chapiteaux en forme de papyrus, s’ouvre
la pièce mortuaire. Carrée, petite, elle est surchargée
de bas-reliefs où les dieux de l’ancienne Egypte
ont des corps et des drapés aux rondeurs romaines ou grecques.
Au fond, un sarcophage de pierre recouvert d’une lourde
dalle émerge de l’eau. Les inondations, qui ont obligé
l’organisme des Antiquités à faire courir
des planches dans les pièces et les couloirs posées
sur de larges cubes de béton pour les visiteurs du monument,
donnent au tombeau une dimension plus extraordinaire encore. On
a l’impression de visiter une cité perdue qui s’enfonce
dans la mer ou qui vient seulement d’en réapparaître.
Qui n’a pas rêvé de l’Atlantide?
- “Avez-vous remarqué
les visages sur les boucliers sculptés à l’entrée
de la tombe? Ils ressemblent étonnamment à ceux
que nous voyons sur ce sarcophage de pierre, n’est-ce pas?
Et je leur trouve un petit air de famille avec Alexandre”.
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